Mercredi 19 février 2020, par Didier Béclard

La passion de « Phèdre ! »

Le lundi 17 février fera date dans l’histoire de la compagnie suisse « 2b company » qui a présenté dans une école bruxelloise la 250e représentation de « Phèdre ! ». Une conférence initialement destinée au milieu scolaire devenue spectacle présentée cette semaine au 140. Rencontre avec François Gremaud (et son assistant Mathias Brossard), auteur et metteur en scène passionnant et passionné.


Inspirée de la mythologie grecque, « Phèdre » met en scène l’amour incestueux conçu par Phèdre, seconde femme de Thésée, roi d’Athènes, pour Hippolyte, fils de Thésée et d’une Amazone. La pièce en cinq actes et 1.654 alexandrins signée Jean Racine est une tragédie, au sens propre du terme, et un calvaire pour nombre d’élèves qui la subissent au cours de français.

Tout part d’une commande. En 2007, le Théâtre Vidy-Lausanne propose à François Gremaud, auteur et metteur en scène suisse ayant étudié à l’Insas, à Bruxelles, « d’imaginer un travail sur un texte classique au programme des lycées, allié à une forme contemporaine et vivante ». L’idée est de mettre en place des représentations scolaires mais de façon originale, d’aller dans les écoles. « Le théâtre peut advenir n’importe où, souligne François Gremaud. On profite du moment consacré au théâtre pour introduire à l’école un cheval de Troie, pour amener du théâtre vivant. » Il ajoute que c’est également l’occasion de « contrer le paradoxe qui consiste à aborder le théâtre vivant à partir de sa forme morte. On étudie Racine avant de l’avoir vu vivre. »

La proposition à peine formulée, trois choses s’imposent à François Gremaud. L’exercice doit prendre la forme d’une conférence qui constitue un bon moyen de faire exister les lieu et moment du théâtre, ici et maintenant. Ensuite, faire appel à Romain Daroles, un comédien brillant et sympathique qui suscite l’empathie pour créer un rapport amoureux au théâtre dans la classe. Enfin, « Phèdre » dont l’auteur était lui-même tombé amoureux étant adolescent est apparu comme incontournable. « Racine traite de la passion, un thème intemporel susceptible de parler au ados », explique-t-il.

Mais François Gremaud ne s’arrête pas en si bon chemin, il veut en plus que ce soit drôle. « C’est mon rapport aux choses, je ne sais pas faire autrement, avoue-t-il sans l’ombre d’un regret. La vie est une tragédie mais je la traverse avec le sourire. » Celui pour qui le rire est une puissance de vie, envisage donc de transformer une tragédie en comédie, ce qui exclut d’office Molière qui écrivait déjà des comédies.

Choisir « Phèdre », n’en reste pas moins ambitieux. La pièce a la réputation d’être impossible à monter parce qu’il existe des fans absolus qui sont toujours déçus et le font savoir. Qu’importe, François Gremaud le fait à sa façon et l’assume. « Quand j’ai un doute, je me dis que c’est une raison de plus pour y aller », sourit-il. L’objectif est de placer la barre à un niveau d’élévation, plutôt qu’à un niveau de simplification (et même de « youtubisation », ose-t-il) face à des élèves saturés par des périodes de 45 ou 55 minutes dans une classe. Le metteur en scène entend faire œuvre « d’audace et de résistance et de considérer les élèves comme susceptibles de penser le monde, la vie, la langue. »

Aborder un texte rédigé en alexandrins ne semble pas évident. Les alexandrins sont une façon d’agencer la langue qui peut être impressionnante. « Cette langue tellement calculée, méthodique, exige un énorme prérequis pour trouver l’endroit de l’oubli », explique le metteur en scène qui se souvient de sa prof à l’Insas, Dominique Grosjean (décédée en 2016), pour qui « Racine c’est charnel, c’est de la viande ». Et pour François Gremaud, « en lecteur très intelligent, Romain s’emploie à retrouver la chair dans Racine. Même si cela passe par la tête, la science de Racine est de s’adresser à l’émotionnel. Il faut beaucoup de travail pour dire Racine de façon innocente ».

Et le retour des enseignants, et des élèves, donne à penser que la démarche fait mouche tant il exprime des « choses très belles ». François Gremaud y voit comme une épiphanie laïque comme lors de cette représentation dans un établissement d’enseignement technique où professeurs et comédiens étaient plutôt craintifs. Ce qui rendait d’autant plus fort de voir les élèves qui s’accrochent. La prof à l’origine de la conférence les remerciera en écrivant « vous les avez emportés vers un monde qu’ils n’auraient jamais connu sans vous. » Une autre leur dira : « vous nous donnez des ailes ». Le metteur en scène souligne, par ailleurs, leur abnégation : « les profs sont des héros ».

L’auteur a très vite pensé à présenter cette conférence dans des salles de spectacle tant il était convaincu qu’elle allait rencontrer un public de par sa forme réconciliatrice qui s’adresse à tout le monde. Il ne s’attendait pourtant pas à un succès d’une telle ampleur (notamment à Avignon) même si cela ne l’étonne pas trop. « Une forme humaine empathique et qui donne de la joie est pertinente, selon lui. On a besoin de cela. » Et comment résister « face à un bonhomme (Romain Daroles) atrocement généreux et qui nous fait du bien, avec passion. »

« Phèdre ! » avec un point d’exclamation, est une façon d’affirmer l’audace, estime François Gremaud qui a découvert, en faisant des recherches, que ce signe de ponctuation s’appelait, au XVIIe siècle quand fut créée la pièce originale, un point d’admiration. C’est cadeau pour quelqu’un qui travaille sur l’enthousiasme et sur la joie. « J’ai de l’admiration pour cet art qui fait que des gens se rassemblent de part et d’autre d’un plateau pour partager, ajoute-t-il. Un art qui demande aux gens de sortir de chez eux pour aller écouter quelqu’un qui va dire quelque chose. C’est un chemin courageux surtout au temps de Netflix. »

La démarche de l’auteur implique une certaine désacralisation du théâtre parce que cela rappelle la force du théâtre à faire travailler l’imaginaire, cela revient à enlever le fatras des décors, accessoires, costumes, pour revenir à l’essentiel du conte, le « il était une fois » magique, principe premier du théâtre. Mélangeant narration et incarnation, « Phèdre ! » ajoute une certaine légèreté. « Il s’agit d’enlever l’imagerie du théâtre pour aller au sens », précise l’auteur qui demande aux enseignants de ne pas annoncer aux élèves un spectacle mais une conférence, pour ménager la surprise.

Notamment lorsque le conférencier enjoint aux élèves : « prenez votre livre page 62 » et qu’ils découvrent que tout est écrit. Une façon de montrer que le théâtre contemporain aussi est écrit. L’opuscule est distribué dans les classes, tout comme lors des spectacles. Ce qui est, selon François Gremaud, un acte qui, une fois encore, va dans le sens de la générosité du spectacle. Une façon « d’aller au bout de l’action généreuse ».

Didier Béclard