Mercredi 5 juin 2019, par Jean Campion

En votre âme et conscience

En plaidant dans différentes affaires délicates, Ferdinand von Schirach est devenu un avocat criminaliste réputé. "Crimes" (2009) et "Coupables" (2010), des recueils de nouvelles nourries par ses archives, en ont fait un auteur à succès. Persuadé que : "le terrorisme, qui change nos vies, notre société, notre façon de penser est le plus grand défi de notre époque", il souhaitait consacrer un essai à ce fléau. Démarche trop complexe. En revanche, un procès fictif, au déroulement codifié, permet à chaque intervenant de défendre clairement son point de vue et de tenter de convaincre les spectateurs transformés en jurés. A l’issue des débats, ceux-ci devront, en effet, voter l’acquittement (jeton jaune) ou la condamnation (jeton rouge). Dans un préambule, le président nous incite à prendre notre rôle au sérieux, en rappelant malicieusement que... nous ne sommes pas au théâtre.

Confirmant le paradoxe, trois acteurs enfilent leur robe de magistrat et d’avocat. Lu par la procureure, l’acte d’accusation justifie la comparution du major de l’Armée de l’air Lars Koch. Contrairement aux ordres de sa hiérarchie, il a abattu un avion de la Lufthansa. Détourné par un terroriste, cet appareil fonçait vers le stade de football de Munich, où se pressaient 70.000 spectateurs. Lars Koch est accusé du meurtre des 164 passagers de l’avion aux mains du pirate. Il reconnaît les faits. Mais d’emblée, son avocat tient à légitimer sa décision. Il fallait sacrifier les 164 otages, pour échapper à l’hécatombe. Aidé par les questions précises du président, le lieutenant-colonel, responsable de la sécurité aérienne, éclaire la chronologie des faits. Avec rigueur et compétence. Pourtant une question de la procureure lui fait perdre son assurance : pourquoi n’a-t-on pas fait évacuer le stade ? On en avait le temps.

Embarrassé, le haut militaire, solidaire de l’accusé, laisse entendre que l’armée regrette une loi de 2003 qui autorisait le ministre de la Défense à donner l’ordre d’abattre un avion détourné. Loi abrogée sous la pression de juristes, qui s’opposaient à ce qu’un homme politique fasse tirer sur des innocents. Lars Koch conteste ce changement de la Constitution, car il incite les terroristes à s’abriter derrière des civils. A leur merci, ces otages deviennent une arme qui rend l’Etat impuissant. Prêt à sacrifier sa vie, l’accusé est un militaire de bonne foi. Lorsque la procureure évoque une révolte possible des passagers, il se rebiffe contre ses insinuations. Incapable d’observer l’intérieur du cockpit, il a attendu l’extrême limite pour déclencher le tir. Un peu avant que ces victimes... ne se seraient écrasées sur le stade.

Ce procès, qui nous incite à apprécier objectivement le pouvoir de donner la mort ou de laisser la vie, est ponctué par des moments d’émotion. "Ils ont tué mon mari", s’exclame la veuve d’un des 164 morts. Elle nous touche par sa révolte, son désarroi et son extrême solitude. Sidérée par la tragédie, elle se sent désemparée devant les questions de sa petite fille. Pour traumatiser l’accusé, la procureure lui pose un cas de conscience : aurait-il abattu l’appareil de la Lufthansa, si sa femme et sa fille avaient été à bord ? Un coup bas qui provoque l’indignation de son défenseur. Cependant, "Terreur" nous invite avant tout à la discussion philosophique. Dans son réquisitoire, l’avocate de l’accusation nous pousse à nous détacher des calculs, de l’émotion et même de la morale. Ce qu’elle reproche au major Koch, c’est d’avoir transformé les passagers en objets. Il a violé un principe fondamental de la Constitution allemande : la dignité intangible de l’être humain. L’avocat de la défense proteste avec véhémence contre cette soumission aveugle à une loi imparfaite. Nous sommes en temps de guerre. Pas question de se laisser emprisonner dans des principes.

Patricia Ide, procureure subtile et Alexandre Trocki, avocat pugnace, réussissent à rendre passionnantes ces argumentations contradictoires. Pas d’effets de manche ni de formules percutantes, mais une conviction irradiante. Par la sobriété de leur jeu, Serge Demoulin (le président), Jérémie Siska ( témoin n°1), Pierange Buondelmonte (l’accusé) et Sarah Messens (témoin n°2) privilégient les affrontements d’idées. Sans doute, pour éviter que ce procès ne semble trop didactique, la metteuse en scène Pauline d’Ollone réserve des surprises. Un gag comme l’utilisation de jouets pour reconstituer le drame et le clin d’oeil au délabrement des lieux de justice détendent l’atmosphère. Les effets sonores et une scène surréaliste sont moins réussis.
Depuis le 11 septembre 2001, nous sentons peser les menaces terroristes sur nos démocraties. Elles justifient le cas de conscience que Ferdinand von Schirach nous propose de juger. Nous devons réfléchir au bien-fondé de notre droit et à ses limites. Pas étonnant que la pièce soit jouée un peu partout dans le monde. Avec des verdicts très différents : vote massif pour la condamnation au Japon et une majorité d’acquittements en Europe.

Jean Campion